Abhishek Gujadhur : ”Le public mauricien a besoin de voir des jockeys comme Strydom en action”

Par Carline, le 10 May 2019 10:33

Loin des yeux mais près du coeur, Abhishek Gujadhur se fait un devoir de suivre la progression de l’écurie familiale. Avant qu’il ne remette le cap sur le Royaume-Uni, L’Express-Turf a rencontré ce membre de la troisième génération de l’écurie Rameshwar Gujadhur pour un tour d’horizon de l’hippisme mauricien.

Avec un patronyme comme le vôtre, il aurait été impensable que vous ne tombiez pas dans la marmite des courses de chevaux…

J’ai grandi devant le Champ de Mars et dès mon plus jeune âge, j’ai développé l’amour du cheval. Depi mo ena 10-12 ans mo dan lekiri. Les courses de chevaux demeurent une passion pour les Gujadhur mais il faut rappeler que nous ne gagnons pas notre vie avec. Je suis moi-même expert comptable, mon père est aussi dans la finance et mon oncle Soun (Gujadhur) était même banquier avant de prendre sa retraite.

Vous avez mis le cap sur le Royaume-Uni à l’âge de 18 ans. Comment faites-vous pour vivre votre passion à près de 10 000 km du Champ de Mars ?

Comparativement à d’autres pays, je trouve que les Mauriciens sont assez privilégiés. Car dans les grandes juridictions hippiques, vous n’avez, la plupart du temps, pas accès à certaines informations comme le training des chevaux, qui est fait dans des centres privés. À Maurice, les turfistes sont au plus près de l’action, que ce soit à Floréal ou à Port-Louis. En ce qui me concerne, je parle avec mon père et mon grand-père tous les jours afin de me tenir informé de ce qui se passe à l’écurie. De plus, maintenant avec l’avancée technologique, il est possible de suivre le déroulement des courses en live streaming. Ce n’est donc pas vraiment trop compliqué de suivre les courses à l’étranger.

On dit que vous êtes le principal recruteur de l’écurie Rameswhar Gujadhur. Vous confirmez ?

Il n’y a pas que moi. Vous savez, nous regardons beaucoup de courses à travers le monde. Mais au final, c’est papa (NdlR : Subiraj Gujadhur) qui prend la décision. Il faut, certes, avoir l’oeil pour dénicher les talents mais les contacts et les finances sont tout aussi importants. A ce titre, je tiens à remercier tous nos propriétaires car sans eux, nous ne pouvons travailler dans de bonnes conditions.

Justement, êtes-vous satisfait de votre effectif cette saison ?

C’est avant tout une question de moyens. Tout le monde ne peut pas avoir une berline de luxe dans son garage. Mais nous avons fait les efforts pour acquérir de bons chevaux comme White River et Nebula notamment, et ce malgré notre budget restreint. Nos autres nouveaux ne sont pas mal non plus. Avec nos anciens qui ont été performants l’année dernière, je crois qu’on ne peut qu’être satisfait de notre effectif.

L’écurie Rameshwar Guja-dhur paraissait bien en avance au niveau du training durant la présaison, mais vous n’avez remporté que trois victoires. Comment expliquez-vous cette situation ?

Je pense qu’il faut remettre les choses dans leur contexte. Bien sûr, nous aurions aimé avoir remporté plus de courses. Mais il faut se rendre à l’évidence que la plupart de nos chevaux sont montés en valeur après la belle saison que nous avons connue l’année dernière. Prenez le cas d’Ouzo par exemple. Il a fait une très belle course de rentrée mais a eu la malchance de tomber sur un Perplexing extraordinaire. Certains de nos chevaux ont également été décevants. Je pense ici à Turbulent Air et I Travel Light. Les courses sont de plus en plus compétitives. Nepli ena ti lekiri aster. Et on voit qu’il y a beaucoup de nouvelles unités qui sont victorieuses cette année. Mais nous ne sommes pas inquiets pour autant. Nou pran li kouma li vini.

Votre écurie possède le plus gros effectif cette année avec, à ce jour, 43 chevaux dans votre yard. Comment faites-vous pour gérer tout ça ?

Ce n’est pas une mince affaire, je vous le concède. Car nous devons garder nos chevaux dans plusieurs centres à travers le pays. Le Mauritius Turf Club fait, certes, de son mieux, mais ses infrastructures ne peuvent malheureusement plus répondre à la demande. Il nous faut trouver une solution. Dans l’idéal, nous aurions aimé avoir un nouveau centre d’entraînement, mais il faut avoir les finances pour cela.

L’écurie Rameshwar Gujadhur “galère” toujours pour signer une cravache étrangère. Après le refus pour Manuel Martinez, c’est maintenant la demande pour Strydom qui tarde à aboutir…

Je n’arrive pas à comprendre. Piere Strydom est pourtant considéré comme une légende du turf sud-africain avec plus de 5 000 victoires à son actif. Le public mauricien a besoin de voir des jockeys de ce calibre en action. Je trouve qu’il n’y a pas suffisamment de transparence pour l’attribution des permis de travail. Il faudrait plus de communication de la part des autorités concernées. Entre-temps, nous n’entendons que des rumeurs.

Selon vous, l’embauche d’un titulaire étranger est la condition sine qua non pour réussir sa saison ?

(Franc) Je n’ai rien contre Jameer (Allyhosain). Je trouve d’ailleurs que c’est un garçon qui a beaucoup de talent et je n’ai aucun doute qu’il deviendra un bon jockey. Malheureusement, certaines erreurs peuvent nous coûter des courses. Comme nos propriétaires ont beaucoup investi, il est tout à fait normal d’essayer de trouver un top jockey pour mettre sur nos chevaux.

Il se dit que les stakesmoney pourrait accuser une baisse l’année prochaine si les finances du MTC ne s’améliorent pas. En tant que membre de l’état-major d’une écurie, comment accueillez-vous cette éventualité ?

Ce serait avant tout chagrinant pour les propriétaires car ils sont des acteurs indispensables de l’industrie. Une baisse au niveau des stakesmoney pourrait avoir un effet néfaste sur le nombre des futures acquisitions. Personnellement, je n’ai pas de solution miracle pour améliorer la situation. Mais prenez la Premier League en Angleterre, par exemple. Elle se fait beaucoup d’argent à travers la rediffusion de ses matches. Ce serait peut-être une voie à explorer pour le MTC en revendant ses TV rights.

Le dopage fait les grands titres cette année. Quel regard jetez-vous sur ce véritable fléau qui menace l’industrie hippique ?

C’est bien inquiétant je dois l’avouer. De toute évidence, il y a des forces extérieures et très influentes qui évoluent dans le giron. Car les produits qui ont été utilisés pour “tamper” les chevaux en question ne sont pas accessibles à n’importe qui. A ce titre, je pense que le Mauritius Turf Club et la Gambling Regulatory Authority doivent relever le niveau de sécurité car cela concerne une industrie qui contribue à faire vivre des milliers de familles mauriciennes.

L’hippisme demeure le sport roi à Maurice. Et il n’y a qu’à voir les débats passionnés de turfistes sur la Toile pour s’en convaincre…

Il est vrai que la ferveur des Mauriciens pour les courses de chevaux n’est plus à démontrer. Mais je m’inquiète plus par rapport à la perception, mauvaise selon moi, de certains qui pensent que “tou dimoun kapav fer kas dans lekours.” Rien n’est moins faux. Dans une course, vous pouvez avoir 9-10 chevaux mais au final il n’y aura qu’un seul gagnant. C’est ça qui fait la beauté de ce sport et il faut savoir l’accepter. Le public mauricien doit avoir plus confiance. Pa nek ekout rimer.


Didier Simanarain

The Insider's Verdict
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